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Homme de Presse : Question à Laurent Jeanneau, directeur de la rédaction d'Alternatives Economiques , rédacteur en chef d'OBLIK

Homme de Presse : Question à Laurent Jeanneau, directeur de la rédaction d'Alternatives Economiques , rédacteur en chef d'OBLIK

© photo Jérémie wach-chaste

 

presseedition.fr 16/05/2021

Vous êtes entré à Alternatives Economiques en 2007.  En 2014, vous devenez coordinateur de la rédaction et rédacteur en chef d’AlterEcoPlus, la publication 100% numérique. En 2017, vous êtes nommé directeur de la rédaction d’Alternatives Economiques et en 2017 vous êtes rédacteur en chef de la revue d’infos dessinées OBLIK. 13 ans après votre entrée chez Alternatives Economiques, quel bilan tirez-vous de ce parcours professionnel?
Laurent Jeanneau : Je ne suis pas arrivé à Alternatives Economiques par hasard. C’est un journal qui est à la fois sérieux sur le fond, rigoureux, mais qui fait entendre une autre voix sur les questions économiques, où le discours libéral est très dominant. Notre premier combat c’est celui du pluralisme : faire vive le débat d’idées là où on veut nous faire croire qu’il n’y a qu’une seule façon de faire. Notre deuxième combat, c’est celui de la pédagogie : l’économie est quelque chose de trop important pour être laissée aux seuls experts. On veut aider tout un chacun à s’emparer de ces sujets. Je me sens parfaitement en adéquation avec ce projet éditorial, mais aussi avec le projet d’entreprise. Alternatives Economiques est une coopérative. On ne se contente pas de défendre des idées, on essaye de les appliquer concrètement, dans notre mode de fonctionnement. Alors évidemment, je suis très fier de faire partie de ce collectif, et encore plus de l’animer depuis quelques années.

Depuis que j’ai des responsabilités dans la rédaction en chef d’Alternatives Economiques, je me suis fixé deux objectifs : rester fidèle à la philosophie impulsée par Denis Clerc, le fondateur de notre magazine, tout en essayant d’élargir notre lectorat, de toucher un nouveau public et de rendre notre publication plus accessible. C’est passé d’abord par le développement d’une véritable offre numérique. Alternatives Economiques n’est plus seulement un mensuel, mais aussi un quotidien sur le site, avec la même exigence et le même regard décalé sur l’actualité. Ensuite, je me suis efforcé de rendre Alternatives Economiques moins austère, en misant sur la forme, autant que sur le fond. Cela s’est traduit par une nouvelle formule du mensuel assez ambitieuse et par le lancement de la revue Oblik, qui est un véritable laboratoire d’expérimentation graphique. J’ai le sentiment que l’on a vraiment progressé ces dernières années. La transition numérique du titre est très bien engagée. Le papier résiste admirablement dans le contexte actuel qui est très difficile pour la presse et Oblik a trouvé son public, à tel point que l’on passe d’un numéro par an à deux numéros par an désormais. Mais rien n’est jamais gagné et il va nous falloir continuer à innover pour fidéliser notre lectorat et convaincre de nouveaux lecteurs de rejoindre l’aventure.
 
Non seulement vous êtes un collaborateur d'Alternatives Economiques, mais également un actionnaire. Qu'est-ce que cela change en termes d'indépendance éditoriale?

Laurent Jeanneau : Ça change tout. Alternatives Economiques est l’un des rares titres indépendants dans le paysage médiatique français. Le journal appartient à ses salariés et à ses lecteurs. Aucun actionnaire extérieur ne peut nous dicter notre ligne éditoriale. Et ce fonctionnement en coopérative nous pousse à délibérer constamment. Tous les salariés ont accès à l’information économique qui concerne l’entreprise. Ils ont voix au chapitre et élisent le conseil d’administration. C’est de la démocratie participative appliquée au monde de l’entreprise.

L'indépendance éditoriale certes, encore faut-il avoir une autonomie financière?
Laurent Jeanneau : C’est sûr. On dit souvent que la coopérative est un bon modèle quand tout va bien, mais dès que la situation économique se dégrade et qu’il faut prendre des décisions difficiles, c’est beaucoup plus compliqué. Mais cette difficulté n’est pas insurmontable. Il y a trois ans, les comptes de l’entreprise étaient dans le rouge, on a tout mis sur la table, on a pris le temps de débattre ensemble des solutions, de consulter et on a réussi à faire les économies nécessaires pour redresser la barre sans faire de licenciements secs.

Mais c’est vrai qu’on est obligé de se débrouiller tout seul. Aucun investisseur ne voudra mettre de l’argent dans notre projet s’il ne peut pas prendre le contrôle de l’entreprise ou même plus simplement faire une plus-value en revendant plus cher les parts qu’il a achetées. Dans une Scop, ce n’est pas possible. On ne peut pas gagner de l’argent en revendant des parts de la société, on peut juste en perdre.

Le jour où on sera vraiment en difficulté financière on devra probablement abandonner le statut coopératif. C’est pour ça que l’on n’a pas le droit à l’erreur. De ce point de vue, la coopérative, c’est un gage de bonne gestion. La survie du projet de l’entreprise en dépend.

Vous annoncez un autre regard sur l’économie et la société. En quoi est-il différent des autres titres de la presse économique?

Laurent Jeanneau : Alternatives Economiques est un journal engagé. On ne prétend pas être objectif. Honnête, oui. Sérieux, sans aucun doute. Mais on ne détient pas LA vérité. Notre ligne éditoriale est keynésienne : on défend le rôle de la puissance publique dans l’économie, la redistribution, la lutte contre les inégalités, la nécessité d’encadrer le marché, la défense de l’environnement, etc. Ceci dit, on ne défend pas une doxa, on ne cherche pas convaincre nos lecteurs, à leur dire ce qu’ils doivent penser. Ils sont assez grands pour se faire leur propre opinion. On veut simplement leur donner des clés pour aiguiser leur esprit critique. Notre slogan c’est : «pour changer le monde, il faut le comprendre».

Parlez-nous de Oblik et de sa politique éditoriale
Laurent Jeanneau : Oblik est un laboratoire. Notre ambition : renouveler le journalisme en mobilisant tous les registres des arts graphiques : dessin, photo, graphisme, infographie, bande dessinée, collage... Le principe, c’est partir de l’expertise des journalistes d’Alternatives Economiques à trouver les chiffres les plus pertinents et à les analyser, mais ensuite, au lieu de faire un simple graphique on demande à des illustrateurs de mettre en scène les données. Et comme une vingtaine de dessinateurs différents sont sollicités, cela donne au final une belle diversité graphique.

Pourquoi avoir choisi une formule d’infos dessinée?

Laurent Jeanneau : C’est une manière d’attirer des lecteurs qui pourraient avoir peur des sujets économiques, qui pourraient penser que ce n’est pas fait pour eux. Avec le dessin, on arrive à les intéresser et à élargir notre public.

Qui choisit les différents dessinateurs et illustrateurs et comment sont-ils recrutés?

Laurent Jeanneau : C’est la responsabilité de notre directeur artistique Christophe Durand, qui pour chaque numéro nous propose différents profils de dessinateurs. On cherche à avoir différents styles, différents modes d’expression graphique, mais aussi un équilibre entre dessinateurs expérimentés et d’autres plus jeunes. Mais le critère déterminant, c’est qu’ils soient capables et prêts à se prêter au jeu de traduire en dessin des données chiffrées. Ce qui n’est pas forcément évident pour tous les illustrateurs.

Quels sont les titres édités par Alternatives Economiques et quels sont les projets de lancements à moyen terme?

Laurent Jeanneau : Alternatives Economiques, c’est d’abord le mensuel et maintenant un site d’information. C’est aussi Oblik et une revue spécialisée, L’Economie Politique. Cette année, notre grand chantier, c’est la refonte de nos hors-série. On a prévu de les revoir de fond en comble. En commençant par sortir un hors-série spécial BD cet été et un hors-série qui dresse un bilan des enjeux de l’année à venir en décembre. On réserve encore quelques surprises à nos lecteurs…